Films labo
en compétition officielle

La compétition labo, on s’y bouscule pour découvrir des œuvres détonantes, littéralement hors du ton. Croisements inattendus, regards originaux, art consommé du risque, le labo clermontois ouvre ses portes aux plus curieux·ses d’entre vous.

Une forme qui pense

En 25 ans d’existence, le labo a toujours tendu à croiser, voire à dépasser les frontières entre le documentaire et le cinéma expérimental. L’art de la réserve ne sera pas celui du labo 2026 : 12 films documentaires (sur les 24 films que composent la sélection) se taillent la part du lion. Aux frontières du cinéma, il est manifeste que l’art contemporain redécouvre son rapport au réel et qu’il déborde de la tradition du cinéma documentaire, en lui donnant un nouveau souffle dans une zone de partage toujours mouvante entre fiction et non-fiction. Il nous intéresse d’étudier la productivité des rencontres, des nouveaux outils tels que l’IA, des déterritorialisations et des dialectiques réciproques entre ces deux approches.

Véritable carte à gratter du réel, Lengua Muerta (Langue morte) du chilien José Jimenez travaille à faire apparaître la lumière dans la matière vibrante de la pellicule noir et blanc qui fixe un paysage hostile, à la fois grandiose et dévasté, semblant refléter l’identité du personnage. Le trauma apparaît à l’intérieur des bribes du discours, traduisant l’indicibilité. Dans ce témoignage décousu, fait de trous et de manques, un nom est prononcé. Ingrid Olderöck. D’elle, on ne sait presque rien, sinon sa relation à la dictature militaire et son inclination pour les chiens, dont la présence évoque une menace et l’ambiguïté : sont-ils les siens ? À quoi ont-ils servi ? Le film prend le parti de ne révéler que des bribes d’informations, nous laissant le soin d’imaginer l’inimaginable dans les plis et les replis du récit. C’est dans le cinéma que José Jimenez trouve l’espace pour raconter ce morceau de mémoire essentielle car l’histoire se répète et l’actualité nous le montre : José Antonio Kast, candidat d’extrême droite à la présidentielle chilienne, a des raisons d’exulter. Tout indique que cet admirateur du général Augusto Pinochet a toutes les chances de l’emporter, 35 ans après la fin de la dictature.

O Rio de Janeiro Continua Lindo est le titre du film du brésilien Felipe Casanova mais ce sont aussi les paroles d’une chanson de Gilberto Gil sortie à la fin des années 60, dénonçant les années de plomb et le gouvernement militaire du Brésil. Dans son film, suspendus dans le temps, la fête, le Carnaval, deviennent des espaces de mémoire et de résistance politique. Une mère cherche son fils disparu et c’est bouleversant. Et l’actualité nous rattrape une nouvelle fois : « 121 morts. » en une du quotidien carioca Extra, le titre est laconique, nous sommes le mercredi 29 octobre 2025. La veille, l’opération mobilisant 2 500 policiers dans une favela du nord de Rio, est devenue « la plus meurtrière dans l’histoire de l’État de Rio de Janeiro. »

À l’opposé du spectre, le Iumineux I Want My People to Be Remembered (Je veux qu’on se souvienne de nous) de Hélène Giannecchini, répond aux clichés de la photographe Donna Gottschalk datant des années 70. La cinéaste recompose les récits de mémoires queer et remonte leurs généalogies. La construction de son regard est indissociable de l’émergence des mouvements naissants pour les droits des personnes LGBT+ pour lesquels elle s’engage, à une époque où les rapports homosexuels sont encore illégaux aux États-Unis. Comme pour Lengua Muerta, le son est d’importance mais il est ici clair : le grain des K7 audios des années 70 restitue les musiques et les rires, toute la beauté et la puissance des relations queer.

Formé au Fresnoy, Nicolas Gourault s’intéresse dans son film Their Eyes aux voitures autonomes qui sont à l’essai sur nos routes. Pour repérer leur environnement, beaucoup utilisent le travail des clickworkers originaires des pays du Sud. La production, le développement et la diffusion de ces technologies numériques suscitent des inquiétudes – politiques, économiques, environnementales – de plus en plus largement débattues. Leurs conséquences sur les rapports Nord-Sud sont toutefois encore trop souvent ignorées. Le réalisateur montre brillamment comment elles creusent les inégalités, tout en créant de nouvelles formes de dépendance et d’exploitation.

La place du documentaire est une nouvelle fois massive cette année mais elle n’empêche en rien le labo de frétiller entre les genres, il caquète, s’enfuit tels les canards effrayés de Dieu est timide. Cette fiction animée de Jocelyn Charles conte nos pires frayeurs sous le jeu d’apparence innocent : des clins d’œil à l’histoire du cinéma, un hommage au maître Charles Burns, et une Marie Pervenche qui débarque sans crier gare (les moins de 40 ans…). Danièle Évenou avec sa voix douce nous narre le pire dans ce très surprenant film de genre animé.

La fiction se glisse aussi dans cette nouvelle proposition 2026 du labo avec parmi d’autres It Lives Under the Snow du très prometteur Igor Smola, « cousin d’Azerbaïdjan » d’un Clément Cogitore et de son Braguino (prix de la meilleure musique originale 2018 à Clermont) qui nous perdait dans la taïga sibérienne. Igor Smola brouille les pistes, nous égare dans des histoires (vraies ou fausses) de familles, qu’importe qu’il n’y ait que pure fantaisie ou certaines vérités dans ce récit, laissons-nous bercer par cette comédie humaine.

La perte de repères totale arrive avec Nieto, complice du festival, à l’identité insaisissable tel un Benoît Forgeard sous postiche, sélectionné avec plusieurs films, primé en 2022 avec Swallow the Universe. Son dernier effort, Um, est tel un gros bonbon que l’on suce avidement, découvrant sa couche et son goût suivant avant d’arriver à la poudre acidulée au centre avec une hystérie volatile assez jouissive, bien loin des Équarrisseurs du français Hippolyte Burkhart-Uhlen, œuvre à la fois ultra-graphique et plaidoyer pour une cohabitation apaisée entre les humains et ces majestueux oiseaux nécrophages, sacrés ou répugnants selon les époques et les civilisations.

La synthèse des arts existe sous de multiples formes, temporaires, instables, surprenantes. Un lieu comme la nouvelle édition du labo permet précisément ces dialogues inattendus.

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fictions animées
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films sélectionnés

Coordination compétition labo

Comité de sélection

Calmin Borel, Lucas Brunier-Mestas, Fanny Dauny, Alexandre Martin, Sarah Momesso, Christophe Soum, Jérôme Ters, Camille Varenne.